Le journaliste face au "populisme scientifique". Entretien avec Stéphane Foucart (Le Monde)

Rencontre avec Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde, auteur de "La fabrique du mensonge".

Il y a quelques semaines, je vous parlais de l'ouvrage collectif de l'Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie, intitulé Partager la science. Ce livre rassemble une grande variété de contributions relatives aux rapports entre science et société, toutes très intéressantes.

Parmi elles, une, en particulier, a retenu mon attention : celle de Stéphane Foucart, journaliste scientifique au Monde. Il y décrit les mécanismes par lesquels l'argumentaire niant le changement climatique, inventé par des lobbies industriels américains dans les années 80, connait un essor dans les années 90 via quelques forums et blogs, prend de l'ampleur, au point de se faire passer pour doctrine, puis authentique théorie alternative, reprise en chœur par des scientifiques reconnus. Tout ceci alors que le nombre de travaux et de données scientifiques confirmant l'accélération du réchauffement climatique et son imputabilité aux activités humaines allait grandissant.

C'est l'étrange success story de cet argumentaire - que les médias appelleront "climato-scepticisme" - qui conduit l'auteur à parler, à propos de la façon dont des pseudo théories scientifiques se forment et se propagent, de "populisme scientifique ".

J'ai voulu en savoir plus, et suis allé à la rencontre de Stéphane Foucart. Je vous laisse écouter l'interview :

Il y a beaucoup d'idées dans ce que dit Stéphane Foucart qui mériteraient de longs développements. Cantonnons-nous aux quelques remarques qui suivent.

Contamination des esprits

D'abord, la réponse à une interrogation. On peut comprendre sans trop de peine comment, par une sorte d'effet boule de neige amplifié par le web, des argumentaires partiaux finissent par se faire passer pour une théorie scientifique alternative sérieuse aux yeux du profane. Mais comment des chercheurs de renom, des sociétés savantes, des revues scientifiques ont-elles pu à ce point se fourvoyer en légitimant un laïus que contredisait pourtant une large partie de la communauté scientifique internationale ?

L'explication de Stéphane Foucart est toute simple. "Tout scientifiques qu'ils sont, ces gens fonctionnent comme vous et moi : avec ce qu'ils savent et ce qu'ils croient (...). Ils ont choisi de croire en quelque chose qu'ils savent ne pas être la réalité scientifique." En outre, la climatologie est moins une science constituée qu'un domaine de recherches pluridisciplinaire, ce qui rend assez facile le montage d'argumentaires spécieux, fondés sur une reconstruction habile de données éparses. Ajoutez à cela le fait que certains grands scientifiques ne sont pas les champions de l'autocritique, et l'explication est complète.

Éthique journalistique vs. populisme scientifique

Mais voilà : face à ce "populisme scientifique", les journalistes sont-ils armés ? Pour Stéphane Foucart, s'agissant du climato-scepticisme, la réponse est oui : ils peuvent notamment se baser sur les travaux du GIEC qui établit régulièrement un consensus sur ces questions. Pour d'autres sujets, notamment ceux dont les enjeux financiers sont énormes - comme la nocivité de l'aspartame - le travail du journaliste est plus compliqué, parfois même impossible, car les scientifiques sont divisés.

Faut-il alors créer un équivalent en France du science media center britannique, institution rattachée au gouvernement mais indépendante, constituée d'experts chargés de faire sur chaque sujet un dernier état de la recherche sur la base duquel travaillent les journalistes scientifiques ? Stéphane Foucart est sceptique : pas sûr que ce type d'organisme apporte beaucoup par rapport aux agences de sécurité sanitaire existantes en Europe. Surtout, cela ne réglerait rien au fond : car auprès de quelles communautés scientifiques seraient sélectionnés les experts composant une telle instance ? "A qui donne-t-on cet extraordinaire pouvoir de décider ce que la science dit à un moment donné ?"

"La fabrique du mensonge"

Reste que l'origine du mal, dans le cas du climato-scepticisme comme dans beaucoup d'autres, est assez claire aux yeux de Stéphane Foucart. La contre-vérité de départ vient souvent de groupes d'intérêt qui cherchent à limiter les risques potentiels que représente pour leurs activités l'enquête scientifique, forcément gênante, car n'ayant par essence égard que pour la vérité.

Précisément, dans son dernier ouvrage, La fabrique du mensonge, paru fin mars, Stéphane Foucart remonte aux sources de la tentation des industries de toutes sortes de manipuler la science.

La fabrique du mensonge, par Stéphane Foucart1953. Réunion de crise entre les représentants des grands cigarettiers. C'est que le vent tourne : les preuves scientifiques du lien entre consommation de tabac et cancer du poumon s'accumulent et les médias commencent à s'en faire l'écho. John Hill, grand communiquant, suggère alors à l'industrie du tabac de changer radicalement de stratégie. Son idée ? Ne plus chercher à lutter contre la science, mais en faire : influencer les chercheurs, les conseiller, en recruter, produire des pseudo études qui jettent un doute, dans l'esprit du public, sur les travaux scientifiques. Ce coup de génie permet à l'industrie du tabac de prospérer des années en entretenant l'incertitude sur la nocivité réelle de la cigarette.

"Toutes ces techniques de communication de distraction, de dilution, ont été ensuite reprises à leur compte par diverses industries". Dans son livre, Stéphane Foucart explore les voies, méthodes et tactiques par lesquelles les grands lobbies, depuis lors, ont tenté de semer le doute dans l'esprit des citoyens sur les produits et services qu'ils commercialisent, le dernier exemple en date étant celui des industries agrochimiques réussissant à masquer ou à minimiser le rôle de leurs insecticides dans la disparition des abeilles domestiques et des pollinisateurs sauvages. Le mois dernier, la Commission européenne a enfin décidé d'interdire trois insecticides dits néonicotinoïdes... qui manifestement auraient dû l'être depuis une décennie, preuve de l'efficacité des techniques d'enfumage de ce lobby.

On le voit, le sujet est particulièrement d'actualité. Et loin d'être clos.

 

7 Comments

Anthony G. 15 mai 2013 Reply

Il y a un point sur lequel je serais plus nuancé vis à vis de Stéphane Foucart, c'est la technique de "diversion" utilisée par les industries du tabac. On peut leur reprocher (à juste titre) d'avoir menti sur la dangerosité du tabac (alors qu'ils étaient au courant) mais peut-on leur en vouloir d'avoir financer de la Recherche visant à montrer qu'il n'y a pas que le tabac qui provoque des maladies pulmonaires ?

Je veux dire par là que ces millions de dollars injectés dans ces axes de Recherche n'ont pas été "futile" car cela a permis de faire avancer les connaissances, de découvrir de nouveaux mécanismes, de nouvelles thérapies, etc... Donc oui, cela a été fait pour noyer le poisson mais au final ces industries se sont pris un bon retour de bâton, et en bonus elles ont financés et ont contribué à l'essor de thématiques qui n'était jusque là que marginales.

Mathieu Rouault 15 mai 2013 Reply

Merci, Anthony, pour ces remarques. Mais je pense qu'il aurait sans doute été possible de financer par d'autres voies la recherche dans de telles thématiques et que, en toute hypothèse, les stratégies de communication des cigarettiers visant à biaiser l'information scientifique du public a causé un si grand nombre de morts que je ne peux pas m'empêcher de penser que le bienfait inattendu que tu évoques doit être à tout le moins profondément relativisé...

Monique Beljanski 24 mai 2013 Reply

Je viens de lire La fabrique du mensonge. Ayant travaillé 28 ans à l'Institut Pasteur (35 ans de CNRS) avec mon mari Mirko Beljanski, je puis affirmer mon total accord avec ce qu'écrit S.Foucart. L'essentiel est de bien comprendre que toutes ces pollutions sont additives et cumulatives sur la conformation de l'ADN. Cela altère son message et ouvre la voie à toutes sortes de pathologies. Quant à la désinformation, elle est parfois spectaculaire et ne recule devant rien.

Thomas Schumpp 19 juin 2013 Reply

Très intéressant article qui pour la partie sur les groupes d'experts et leurs liens aux politiques pourrait être mis en regard de celui de Sylvestre HUET sur Libé [http://www.liberation.fr/societe/2013/03/28/la-science-confuse-des-citoyens-et-des-politiques_892055].
Le cas des scientifiques et de leur "contamination" par les pseudo-sciences retient tout particulièrement mon attention car c'est une évidence souvent méconnue. On m'a dit un jour que le CNRS et les autres institutions de recherche était un terrain de chasse de prédilection pour certaines sectes, pseudo-sciences ou théories ésotériques, et mon environnement professionnel (la culture scientifique) ne dément pas cette idée.
Je n'adhère pourtant pas tout à fait à la phrase : " Ils ont choisi de croire en quelque chose qu’ils savent ne pas être la réalité scientifique". Elle pourrait sous-entendre que ces personnes se mentent à elles-mêmes. Or les canons de la science ne sont une philosophie de vie (on parle des fois de matérialisme philosophique) que pour très peu de gens. La grande majorité (des scientifiques) ne voit dans la science qu'une façon d'expliquer tels ou tels phénomènes (en général ceux de leur domaine de compétence quelque fois ultra-spécifique), laissant les autres à la libre interprétation de leurs croyances, connaissances, expériences... Ils ne se mentent pas à proprement parler. Ils réservent leur expertise scientifique à un domaine restreint de leur vie. L'éthique voudrait alors qu'ils ne s'expriment en public en tant que scientifique que sur ce domaine, encore faudrait-il qu'ils aient conscience de cette distinction dans leur approche des choses. Enfin comme vous le soulignez la modestie et/ou les appels du starsystem finissent d'amener certains à dire n'importe quoi, emportant avec eux la confiance des publics (dont d'autres scientifiques).

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